La dégradation progressive des habitats du gorille de Grauer inquiète les acteurs de la conservation dans et autour du Parc national de Kahuzi-Biega (PNKB). Une analyse spatio-temporelle de la couverture forestière et des changements d’occupation du sol, réalisée sur la période allant de 2001 à 2025 à partir des données de Global Forest Change, met en évidence une évolution préoccupante de la perte forestière dans le parc.
Situé à cheval sur les provinces du Sud-Kivu, du Nord-Kivu et du Maniema, le PNKB constitue l’un des principaux espaces de conservation du gorille de Grauer, une espèce endémique de l’Est de la République démocratique du Congo et menacée d’extinction.
Une dégradation forestière qui s’accentue
Selon les résultats présentés lors d’un forum média organisé à l’occasion de la Journée mondiale des gorilles, la couverture forestière est restée relativement stable entre 2001 et 2012. Une augmentation de la perte forestière est ensuite observée à partir de 2018, avant une nouvelle accélération entre 2021 et 2022, puis une accentuation plus marquée entre 2023 et 2025.
Cette évolution est associée, selon les éléments présentés au forum, à plusieurs facteurs, notamment la forte pression sur les ressources, les difficultés de surveillance et l’arrêt ou la réduction des patrouilles dans certaines zones.
La comparaison des images satellitaires montre également une dégradation progressive de certains espaces stratégiques. Alors qu’en 2013 et jusqu’en 2020, le couloir écologique présentait encore une importante couverture végétale, la situation s’est davantage dégradée entre 2021 et 2025.
Les pertes concernent notamment certaines zones touristiques, le couloir écologique ainsi que des espaces où les jachères se prolongent.
Le gorille, un acteur de la régénération forestière
Au-delà de sa valeur patrimoniale, le gorille de Grauer joue un rôle écologique important. Selon le professeur Isaac Ahanamungu Makelele, il constitue à la fois une espèce parapluie, dont la protection bénéficie à d’autres espèces partageant son habitat, et un véritable jardinier de la forêt.
En consommant des fruits, le gorille contribue à la dispersion des graines à travers la forêt. Ses déplacements participent également à la dynamique de la végétation et à la régénération naturelle de certains espaces.
L’espèce est principalement végétarienne, son alimentation étant estimée à environ 70 % d’aliments d’origine végétale, selon les éléments présentés par le professeur.
La protection du gorille revient ainsi à protéger tout un ensemble d’espèces et de processus écologiques qui dépendent du même habitat.
Des forêts essentielles au climat et à l’eau
La conservation du PNKB dépasse donc la seule question de la protection d’une espèce. Les forêts tropicales de montagne jouent également un rôle majeur dans le stockage du carbone.
Une étude publiée en 2021 dans Nature estime à 149,4 mégagrammes de carbone par hectare le stock moyen de carbone aérien dans les forêts tropicales de montagne africaines étudiées. Les auteurs soulignent également l’importance de ces forêts riches en biodiversité et en carbone. (Nature)
Ces écosystèmes fournissent par ailleurs plusieurs services écosystémiques, notamment la régulation du cycle de l’eau, la protection des sols, le maintien de la biodiversité et le stockage du carbone.
La dégradation du couvert forestier représente donc également un enjeu climatique et hydrologique. D’où l’appel à unir conservation de la biodiversité et lutte contre le changement climatique, notamment à travers la restauration des écosystèmes et des espèces.
Une pression croissante sur l’habitat
La perte et la fragmentation de l’habitat figurent parmi les principales menaces évoquées lors du forum. Les données présentées font état de près de 800 000 hectares de forêts perdus entre 2000 et 2018, dont environ 536 500 hectares dans l’Est de la RDC.
La pression sur les forêts affecte directement les espèces qui en dépendent. Pour le gorille de Grauer, la réduction et la fragmentation de l’habitat peuvent limiter l’accès aux ressources alimentaires et aux espaces nécessaires à son déplacement et à sa survie.
Face à cette situation, les acteurs recommandent notamment de renforcer la surveillance des zones encore préservées, mais aussi d’accélérer la restauration des espaces dégradés. Un défi demeure toutefois : le rythme de restauration reste inférieur à celui de la destruction.
Le tourisme, autre victime de l’instabilité
La dégradation du parc et l’instabilité sécuritaire ont également des répercussions sur le secteur touristique.
Pour Atosha Byemba Bernadette, coordonnatrice de l’organisation Aprovatour, l’insécurité fragilise le système touristique à travers la réduction des recettes, l’annulation des circuits et la diminution de la fréquentation des sites.
Cette situation affecte les travailleurs du secteur, avec des pertes d’emplois et de revenus, mais également une crise de confiance chez les touristes et les opérateurs.
Pour elle, le capital touristique doit être préservé pendant les périodes de crise, car il constitue un patrimoine naturel et économique indispensable à la relance du secteur.
Elle plaide ainsi pour le maintien de la surveillance des espaces protégés, la protection des personnes engagées dans la conservation et une communication régulière et transparente sur la situation des sites.
Conservation et tourisme : deux enjeux liés
Le tourisme et la conservation restent étroitement liés. La préservation des espaces naturels constitue en effet la base même de l’écotourisme et des activités touristiques liées à la biodiversité.
Pour les acteurs du secteur, la démarche doit donc reposer sur un processus de protection, de maintien, de résilience et de relance.
La valorisation du rôle écologique du gorille dans les mécanismes de financement climatique est également proposée. Son rôle de jardinier et d’architecte de la forêt pourrait notamment être davantage pris en compte dans les initiatives de conservation et de financement liées au climat.
Les acteurs recommandent par ailleurs la conservation des arbres géants, considérés comme des piliers écologiques, à travers des projets pilotes de protection.
Une mobilisation collective souhaitée
Ces différentes préoccupations étaient au cœur d’un forum média organisé par le Parc national de Kahuzi-Biega à l’occasion de la Journée mondiale des gorilles, célébrée chaque 24 septembre. L’activité, tenue à l’Auditorium de la Femme dans la commune d’Ibanda, à Bukavu, a réuni des professionnels des médias, des scientifiques, des organisations de la société civile, des partenaires du PNKB ainsi que des acteurs du secteur touristique.
Pour le chef de site du PNKB, l’objectif était de faire comprendre aux différents acteurs les enjeux liés à la conservation du gorille de Grauer, tout en facilitant les échanges afin de renforcer la protection de l’espèce et de son habitat.
L’appel lancé au terme de cette rencontre est donc celui d’une implication accrue de toutes les parties prenantes : renforcer la surveillance, protéger les habitats encore intacts, restaurer les zones dégradées et associer conservation, climat, eau et tourisme durable.
Car protéger le gorille de Grauer ne revient pas uniquement à sauver une espèce menacée.
C’est aussi préserver les forêts qui l’abritent, les services qu’elles rendent aux communautés et un patrimoine naturel dont dépend une partie de l’avenir écologique et économique de la région.
Par Myriam Mufano